Breathwork : Au bout du souffle.

Un ryokan improbable en Normandie. Un tambour. Quatre-vingt-dix minutes de respiration. Et une expérience qui m’a rappelé que notre réalité n’est peut-être qu'un réglage par défaut.

Breathwork : Au bout du souffle.
Namo, trésor caché de Normandie

Lorsqu’on évoque la première inspiration d’un nouveau-né, ou le dernier soupir d’un être qui s’éteint, nous saisissons sans peine le glissement singulier de l’air, ce mouvement chargé de vie, ou de départ. Comme un plan de cinéma d’une précision troublante, ces instants s’impriment en nous, profondément encodés dans la mémoire de l’espèce. Pendant une semaine, j’ai tenté d’approcher la vérité de ces deux mouvements, guidé par un être d’une rare singularité et porté par un groupe avec qui j’ai partagé un regard nouveau sur le souffle. Ainsi s’est ouverte une nouvelle porte.

À deux heures à l’ouest de Paris, dans la campagne rasante d’Évreux, se niche Namo, un improbable ryokan. Caché au milieu des champs clairsemés par l’hiver, il surgit comme une anomalie douce dans le paysage normand. Le lieu est né de l’imagination et de la volonté sans faille de Jason, hôte et concepteur, animé d’une détermination indispensable pour faire advenir un projet que rien, a priori, ne destinait à cette terre. Il a façonné, de béton, de briques de liège et d’immenses baies vitrées, un volume pur et enveloppant, face à un jardin japonais vallonné à force de pelletées franches. Un lieu destiné aux retraites qu’il accueille. Le jeune homme, la trentaine doucement entamée, vous invite en ce havre de paix avec une douceur et un sourire qui irrigueront l’ensemble du séjour.

Cet accueil fut l’indicateur d’une expérience qui allait, une fois encore, polir certaines facettes de mon esprit. Comme à chaque fois, je m’y suis rendu d’humeur hésitante, prêt à annuler jusqu’à la dernière seconde, traversant la France sur l’autoroute du doute.

À cet instant, je ne sais pas vraiment ce qui m’attend. De la respiration, de la méditation, du mouvement ? Et ces intimidants bains glacés en extérieur, dans le décor encore saisi par le froid polaire des fêtes de fin d’année. Je sais en revanche qui je viens rencontrer : Staiv Gentis.

Staiv parle en direct à votre âme, comme un vieux sage indien qui aurait pris quarante ans d’avance.

J’ai fait la connaissance de Staiv par étapes, teintées de hasards successifs. Je l’ai d’abords vu comme un explorateur, dans des vidéos pour GQ à la rencontre de Wim Hof, Ice Man pour les intimes, ou à la recherche du Chi, l’énergie mystérieuse du vivant, auprès de Shi Heng Yi, moine Shaolin installé en Allemagne. J’ai ensuite découvert un orateur hors pair, hypnotique, lors d’un podcast tenu par trois Dubaiotes, entrepreneurs exilés. Et enfin, lorsque je me suis décidé à tester son dojo en ligne, à l’occasion d’un élan méditatif, tentative de m’y remettre, cette-fois-c’est-la-bonne. Quand le hasard vient frapper trois fois à ta porte et qu’il pénètre à chaque fois un peu plus ton âme en nourrissant ta curiosité, il faut savoir suivre les signaux forts. Beau comme un ange (celle qui irrigue l’intérieur autant que l’extérieur), lumineux, hypnotique, aux mots d’une douceur et d’une précision sans faille. Combattant d’arts martiaux, danseur, puis cascadeur. Staiv parle en direct à votre âme, comme un vieux sage indien qui aurait pris quarante ans d’avance.

Notre initiateur accueille les seize participants de sa retraite avec un sourire et une bienveillance profonde, par leur prénom, comme s’il recevait des amis de longue date. Les yeux pétillants, la posture élégante. Prêt à nous rappeler à quoi sert un corps, justement, et à en révéler les propriétés alchimiques. À seize heures, je suis parmi les premiers arrivés. Je dévisage d’une joyeuse curiosité les participants un à un et découvrirai plus tard, au fil de nos nombreuses discussions dînatoires, la surprenante richesse et la variété de leurs univers. Derrière un écran, j’aurais pu juger chacun d’entre eux, comme on aime coller des étiquettes sur Instagram. Mais cette semaine, portée par la proximité, serait celle de la bienveillance, du respect et de la découverte profonde de ce qu’est un échange humain pur et humble. Un exercice malheureusement en voie de disparition, tant les fragiles cercles digitaux, spirales infernales, ont remplacé la force des vraies communautés. Vivre (vivre!) ensemble, sans sollicitation parasite, même une semaine, rappelle à quel point notre chair en a désespérément besoin.

Je redoutais un repos aseptisé et ennuyeux à l’idée des méditations et des respirations. Erreur. Les journées étaient rythmées par un emploi du temps dense, rigoureux, exigeant même, esprit Shaolin. Elles commençaient à 7 h 30 et s’enchaînaient par tranches d’une ou deux heures : réveil musculaire, méditation, respiration, mouvement, échange, mouvement encore, énergétique, workout façon cross training. « Ça va être long ! »  Je me suis surpris à le penser deux ou trois fois durant la première nuit difficile, niché dans ma petite chambre partagée. Mais ce sentiment s’est très vite dissous tant la magie de l’expérience infusa le mental. Car tous ces exercices, destinés à signifier à nos propres corps à quel point ils existent et combien ils sont des instruments fabuleux, convergent vers un élément central. Au centre de la journée, juste avant que la lumière rasante de janvier n’irrigue la majestueuse salle du déjeuner, s’installe quotidiennement la clé de voûte de notre travail : une heure trente de breathwork intense.

Everything in its right place

Le breathwork est, pour la majorité, une pratique méconnue. Comme son nom l’indique, elle invite à un travail par le souffle. Il en existe de nombreuses formes : assises, souvent allongées, courtes ou prolongées, avec des techniques différentes, marquant des pauses ou non, dessinant parfois des formes géométriques avec la respiration, demandant de retenir le souffle à certains moments. Au quotidien, qui de nous a conscience de sa respiration ? Toute notre vie, sans pause, sans effort conscient, le souffle nous accompagne. On l’étire quand on court, on le retient sous l’effet du stress, on le reprend après une frayeur. Mais on ne l’explore presque jamais avec attention. Pourtant, le souffle est un levier direct sur notre état intérieur. Il permet de réguler le corps par une simple volonté d’attention. Et il va plus loin. Depuis toujours, il est utilisé par les être éveillés, chamanes, guérisseurs, pour accéder à d’autres niveaux de conscience. Dans les années 70, le psychiatre Stanislav Grof a développé une méthode de respiration holotropique visant à reproduire, sans substances, certains effets du LSD, notamment la dissolution de l’ego. Aujourd’hui, la pratique refait surface, entre outil de régulation émotionnelle et voie d’exploration intérieure.

Effleurer cette pureté brute, entre commencement et fin, dans un va-et-vient élégant.

Pendant une semaine, notre pratique quotidienne était simple, mais puissante. Respirer pendant environ 1h30. Il y avait beaucoup de variantes, mais je vais vous le restituer tel que je l’ai perçu principalement. Soit deux parties environ égales et complémentaires. Allongés sur les tatamis du dojo, deux rangées tête-bêche, laissant un couloir indispensable à notre guide. Des masques privent notre perception du sens de la vue. Les couvertures enveloppent nos corps. Pendant quarante-cinq minutes, inspirer comme si nos poumons se gonflaient pour la première fois. Expirer comme si c’était le dernier souffle, entier, net, apaisé, celui qui libère. Trouver le mouvement circulaire parfait. Effleurer cette pureté brute, entre commencement et fin, dans un va-et-vient élégant. Un crescendo sacré, au rythme du tambour de Staiv, nous poussant dans nos retranchements. Le ventre trace alors ses propres arabesques, dessinant lentement les courbes d’un signe infini. Crescendo, les repères se dilatent, les perceptions sensorielles s’ouvrent et tracent le cadre propice au voyage qui nous impregne lentement. Puis suivaient quarante-cinq autres minutes : le relâchement, l’intégration… le lâcher-prise. Lors de cette seconde phase, la respiration s’apaise. C’est ici que se croisent les énergies mystérieuses de la vie et les doutes récalcitrants de l’ego. C’est là que les plus sceptiques évitent soigneusement le chemin, ou vivent un changement radical.

Cette mise en scène vous évoque peut-être des pratiques ésotériques, ou suscite un sourire sceptique. Pourtant, ce type de respiration prolongée induit des effets physiologiques bien documentés, sans qu’il soit nécessaire d’y projeter des croyances. En respirant de manière intense et rythmée, on modifie l’équilibre entre l’oxygène et le dioxyde de carbone dans le sang. Ce léger bouleversement entraîne une modification de l’état cérébral. Le système nerveux s’active différemment, les circuits neuronaux empruntent des voies moins habituelles. Le fonctionnement ordinaire du cerveau, celui qui structure et contrôle en permanence notre réalité quotidienne, s’assouplit. Certains filtres cognitifs se relâchent. Des émotions, des tensions, des souvenirs ou même de nouvelles perceptions peuvent alors émerger plus facilement.

Cet écart rationnel et scientifique, c’est celui du mental, de l’ego, qui, surpris par les effets de l’expérience, a besoin de comprendre. Celui qui observe, jauge, parfois sourit en coin. Celui qui classe un peu trop vite ce qu’il ne connaît pas, ou croit connaître. Il faut pourtant mesurer à quel point la réalité du monde est d’abord celle que nous nous sommes construite, et que le quotidien a peu à peu figée. Certains s’agrippent alors à l’unique angle de perception qui leur semble sûr, comme si élargir le regard revenait à perdre pied.

Lorsque vous respirez, allongé au milieu des autres, plongé dans le noir, vous n’êtes pas aux prises avec une substance qui prendrait le dessus. Vous ne perdez pas vos moyens comme on se désinhibe socialement, vidant un verre d’alcool, en quête d’un relâchement que l’on n’a jamais appris à atteindre autrement.

Petit à petit, lorsque vous êtes prêt, le mental devient spectateur, presque impuissant. Le corps, lui, va chercher au plus profond de ses cellules, dans sa mémoire. Le souffle a rempli la machine humaine comme on recharge une batterie. Les corps se cambrent, vivants, mouvants, chargés d’énergie. Puis vient le relâchement, le nettoyage, la reprogrammation. Il semblerait que l’univers a encodé certains messages pour nous et cherche à les télécharger dans nos cellules vibrantes d’oxygène.

Ce qu’il reste d’ego, fasciné, observe le corps travailler.

Et c’est dans cette phase d’intégration, celle qui suit l’activation, que le corps apprend réellement. Comme après une nuit traversée par un rêve intense, on ne comprend pas toujours ce qui a été touché, mais quelque chose s’est déplacé. Cette explication ne vient pas rationaliser l’expérience pour mieux l’éteindre, elle pose un socle. Car comprendre le mécanisme ne diminue pas la profondeur de ce qui va suivre, au contraire, cela le rend plus solide, plus crédible, presque plus vertigineux. Alors ce qu’il reste d’ego, fasciné, observe le corps travailler. Les mouvements semblent conduits par le guérisseur que l’on découvre en soi. Des portes s’ouvrent, des chemins se dessinent, des sensations subtiles remplacent peu à peu la perception ordinaire de l’environnement. La notion de groupe s’intensifie, les connexions apparaissent. Surgit ce sentiment d’unité, de partage et d’amour que l’on connaît dans les grands moments de liesse, bouleversants. La perception du monde bascule et, avec une absolue conviction, vous êtes libéré de la cage irrationnelle, le poids ordinaire des choses se dissout. Cette sensation de vérité, de lucidité presque aveuglante, persiste au moment ou vos yeux retrouvent la lumière de la pièce. Le troisième œil semble rester ouvert quelques minutes encore, mais surtout il s’abreuve du message que vous ramenez en vous. Est-ce votre journée qui a changé ou votre vie ? Il en restera assurément une leçon, quelques indices que vous saurez invoquer au moment opportun.

Lorsque j’ai vu le film Avatar au cinéma pour la première fois, j'ai eu une sensation étrange. Immergé en 3D dans la forêt bioluminescente de Pandora, j’avais l’impression d’une autre réalité, certes fictionnelle, mais étrangement concrète, présente en moi, connectée à une racine profonde. Une sensation de familiarité, et l’envie d’y rester. « I wanna be blue », m’avait dit une amie en sortant de la salle. Nous rêvons parfois d’un autre monde, de dimensions parallèles, d’un au-delà qui nous extirperait de la condition brute d’un monde trop rugueux pour se croire issu d’une création divine. Certains attendent un miracle, d’autres la paix éternelle. Pourtant, ce monde est accessible. Il est là, disponible, avec un peu de travail, avec le tout premier outil que la vie vous a donné : le souffle. Lorsque vous aurez découvert cet état de conscience, il deviendra comme un refuge, une présence contagieuse que vous aurez envie de partager au monde entier. Vous aurez l’impression d’avoir touché quelque chose d’originel, d’être revenu à une source enfouie depuis longtemps. Comme si, pour un instant, le bruit s’était tu et que ne restait qu’une évidence simple, presque nue. C’est peut-être ici que devraient se loger humblement les religions, au lieu de sombrer dans la froideur d’un dogme.

Je suis de plus en plus fasciné par cette évidence : nos sociétés ont un besoin immense de ces expériences d’ouverture, au point d’avoir érigé un dieu, l’alcool, en convention sociale presque indispensable. Comme si, pour accéder au relâchement, à la sincérité, à la fraternité même, il fallait nécessairement s’altérer. Nous avons un besoin viscéral de desserrer l’étau du mental, de faire tomber les masques, de sentir l’unité. Alors pourquoi ces outils, ces pratiques, ces espaces d’exploration restent-ils si confidentiels, si peu répandus ? Pire encore, pourquoi sont-ils moqués, caricaturés, suspectés ? Pourquoi m’a-t-il fallu quarante ans, et une curiosité presque courageuse, pour découvrir par moi-même la richesse et la puissance de ces possibilités humaines et sociales ? Pourquoi réduisons-nous à ce point le champ des possibles, comme si une seule porte méritait d’être ouverte ?

Au moment où je rédige cette conclusion, voilà un mois que je suis revenu, et les sensations, les émotions me ramènent à une profonde gratitude. Merci à mes amis d’une semaine, d’avoir croisé nos destins, partagé ces grandes idées, conté nos histoires pendant de longues heures après le dîner. Merci à Chloé pour ces repas délicieux. Je ne pourrais décrire tant de moments puissants, comme notre file indienne en route vers le fond du jardin et ses bains gelés. Mais ce dernier point mérite un article dédié.

Merci, évidemment, à toi Staiv. Ta mission est grandiose, inspirante, et je ne doute pas que beaucoup s’engageront sur ce chemin vers une vie en pleine conscience. Quelques soirs de nos vies rationnelles au bord du raté, j’imagine y prendre part. Je fais un vœu avant de souffler sur cette idée.

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